Exposé et échanges

Exposé et échanges sur la situation et les attentes des jeunes, la mixité, la formation, l’emploi, l’avenir…

 

 

Exposé et échange sur la situation et les attentes des jeunes, la mixité, la formation, l’emploi, l’avenir…     

Ecrit et Présenté par: Houssam Eddine HAOUZI      

   De prime à bord, et avant de nous faire entraîner dans les méandres de cette classe d’âge qui a d’ailleurs fait couler beaucoup d’encre depuis la nuit des temps mais aussi de sang pur récemment(clin d’œil à la récente révolution dans quelques pays arabes..), ne serait-il pas payant de définir qu’est-ce que la jeunesse ? Une brève entrée définitoire nous permettant d’installer une assise thématique à notre sujet.

La jeunesse selon le dictionnaire français Dicos Encarta serait cet « époque de la vie comprise entre l’enfance et la maturité ». Aussi bien cet « ensemble des caractéristiques physiques ou morales d’une personne peu avancée en âge ou restée comme telle » Quant au dictionnaire de la langue française le Micro Robert, une définition nous a interpellée postulant que la jeunesse est un « Ensemble de caractères propres à la jeunesse, mais qui peuvent se conserver jusque dans la vieillesse » En fait, parler de jeunes selon notre propre cadre de référence qu’est le Maroc, semble une entreprise plus ou moins délicate du moment où cette tranche sociale qui, normalement constitue la dynamo qui catalyse toute évolution économique, politique ou culturelle, étouffe dans l’exigüité d’une politique d’une cupidité dévorante. Ce ci dit, le vampirisme de ce système est tel qu’il ne disposait d’aucune politique spécifique en faveur de la jeunesse visant à faciliter le traitement systématique des questions propres à cette tranche sociale. Il faut donc attendre 2010 pour que le gouvernement marocain (Ministère de la jeunesse) lance un processus d’élaboration qu’on a appelé La Stratégie Nationale Intégrée De Jeunesse. Sauf que, le diagnostic annuel permettant de jauger et d’analyser les aboutissements de la susdite stratégie, révèle constamment des contraintes d’ordre logistique auquel le secteur demeure confronté, sans oublier l’insuffisance des moyens financiers mis à disposition. En somme, la situation de la jeunesse marocaine est caractérisée par des paradoxes saisissants, des disparités extrêmes en termes de ressources économiques, technologiques, sociales et culturelles qui diffèrent considérablement selon les régions, le genre et la situation sociale de la famille. Pour expliciter davantage cet état de fait, considérant ce qui suit :

·       Les indicateurs démographiques :

 

Recensement 2004

         *Total de la population : 29.680.069

Masculin: 14.640662    soit (49.3%)

Féminin:  15.039407     soit (50.7%)

         *Le taux de croissance :

1994-2004:      1,4%

2004-2007:       1,1%

Donc, la population marocaine connait une notable décroissance estimée à  -0.3%

 

·        En 2009 les jeunes (15-35 ans) représentent le  28% du total de la population.

·             En 2019 ce pourcentage est estimé entre 24% et 26% 

              Bilan : Des jeunes au milieu d’une société vieillissante.

 

 

 

 

 

      L’éducation-Formation

      Qui dit formation, dit cet ensemble d’enseignements destiné à donner (à une personne ou à un groupe) les connaissances théoriques et pratiques nécessaire à l’exercice d’un métier ou d’une activité. A ce stade d’analyse, deux insignes hommes de lettres nous interpellent, l’un français et l’autre égyptien. En matière de formation et d’éducation, Hâfiz Ibrahim (1872–1932), le poète du Nil comme on avait tendance à le nommer, a donné naissance à l’un des poèmes les plus merveilleux consacré à la femme et plus particulièrement à la mère comme étant une véritable source en matière d’éducation et de formation à la fois.  Le poète Hâfiz Ibrahim a eu raison de dire « La mère est école ; lui prodiguer savoir et morale, c’est préparer un peuple aux nobles origines ». ce qui veut bien dire, que  lorsque la mère est cultivée, bonne, intègre, sagace et organisée, les enfants grandissent en se conformant à ses nobles caractères ; ils feront le bonheur des parents et seront, plus tard, utiles à la nation qui est la leur.

 

Victor Hugo (1802-1885) quant à lui, il nous a interpelé par son fameux poème : Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’en gagne. A lui seul, le titre nous révèle à quel point l’enseignement est une priorité indubitable pour former des citoyens capables de participer à l’essor économique de leur pays, en mesure de promouvoir un projet de société moderne, démocratique piloté par des droits humains. A cet égard, comment se présente le processus de l’éducation-formation au sein d’un pays en voie de développement qu’est le Maroc ?

 

·        Une scolarité chaotique 

Taux de la scolarisation :

Le nombre d’élèves de 15 à 17 ans a progressé, passant de près de 480000 en 2000-2001 à plus de 681 000 en 2006-2007

Donc,le taux de scolarisation augmente du  37% à 48%.

 

Taux de la scolarisation dans le milieu rural :

       1 jeune de 15-17 ans sur 5 est scolarisé dans un lycée en milieu rural.

           _ Donc,les progressions enregistrées depuis 2000 ne sont pas suffisantes.

Taux de couverture des lycées en internats :

En 2006: 30,5% des lycées disposaient d’un internat en milieu rural.

Donc,Le taux demeure faible.

 

·        L’apprentissage de la langue française au sein de nos établissements.

Il est un fait que le système éducatif de notre pays se base sur les principes et les valeurs de la foi islamique. Il a pour but de cultiver un citoyen exemplaire, vertueux, doté d’un esprit d’initiative et ouvert à toutes les formes de connaissances susceptibles de le faire participer aux affaires publiques et privées en parfaite connaissance des droits et des devoirs qu’il est appelé à respecter. Et pour assurer cette conciliation positive entre l’attachement aux traditions et l’aspiration à la modernité, l’intégration de l’apprentissage des langues dans le programme scolaire constitue un facteur essentiel. Cela s’avère davantage quand il est question de la langue française puisque celle-ci est considérée comme la langue de toutes les promotions sociales et économiques.

Il faut dire que le français est la seule langue dans notre pays qui puisse prétendre être à la fois lue, écrite et parlée. Sauf que la réalité de la pratique de cette langue est tout à fait autre puisque la majorité des citoyens n’en gardent que quelques bribes qu’ils finissent toujours par oublier. Ceci revient essentiellement à l’abandon de l’école que connaît la moitié des enfants marocains qui ne terminent même par leur enseignement secondaire.

Alors qu’en est-il pour ces élèves qui vont jusqu’au bout de leur parcours d’études ?

La langue française comme matière d’étude présente pour la grande majorité des élèves une véritable entrave. La plupart des élèves et des étudiants sont loin d’être capables de parler français ; le maîtriser, n’est même pas envisageable !

Au début, pour les besoins de notre enquête nous avons choisi comme population de référence les élèves de la sixième année primaire. Loin de nous contenter d’une seule école, nous avons interrogé des élèves appartenant à trois établissements différents. Au nombre total de 60 élèves (20 pour chaque école) nous n’avons compté que 11 qui ont su le sens de "une fleur" en arabe !  Et lorsque nous leur avons expliqué le sens, nous avons compté 5 élèves qui savaient déjà le sens mais s’abstenaient de l’exprimer… Puis nous avons essayé de savoir s’ils sont capables de formuler une phrase en français en les incitant à s’exprimer librement ; notre déception était grande lorsque nous avons recensé que 8 élèves d’entre 60 qui ont su construire une phrase correcte.

      La situation devient de plus en plus grave lorsque nous avons abordé un niveau plus avancé. Les élèves du cycle collégien étaient la prochaine population cible de notre enquête. Dans le but d’évaluer leur acquis en langue française, nous leur avons demandé de nous identifier la nature des éléments qui constituent la phrase suivante : « Hicham fait la dictée. » Cette fois, la perplexité de ces élèves de la deuxième année du collège était grande. En fait, à partir de 44 sujets interrogés, 9 seulement ont donné une réponse exacte. Le reste semblait incapable de comprendre même ce qui leur est demandé ! Ensuite, nous avons reformulé la question autrement en leur demandant où se situe la place normale de l’élément sujet dans une phrase. Après avoir simplifié la question à maintes reprises, nous n’avons reçu que 13 réponses exactes de la même totalité d’élèves qu’est 44.

Il faut avouer que malgré la modestie des moyens utilisés et la petite taille de notre population de référence faisant l’objet de notre investigation, les impressions relatives aux résultats obtenus sont toutefois alarmantes. Pour plus d’assurance par rapport à ce que nous avons préalablement avancé, nous avons envisagé de mener la même recherche auprès des élèves, cette fois, du cycle secondaire qualifiant et plus précisément ceux de la deuxième année du baccalauréat.

Tout d’abord, nous avons tenu à élargir notre population de référence pour atteindre 90 lycéens. Sans bien évidemment prendre en considération la question du sexe, nous avons tenu à classer les élèves questionnés selon les filières où ils sont inscrits. De ce fait, nous nous sommes trouvé devant 3 filières distinctes :

-         Lettres et sciences humaines : 34 élèves

-         Sciences économiques : 30 élèves

-         Sciences mathématiques : 26 élèves

-          

À notre grande surprise, les élèves appartenant à la première filière et qui sont censés maîtriser plus cette langue que les autres vu leur orientation littéraire, trouvaient énormément de difficultés à élucider quelques questions de langue pourtant banales. Notre test consistait tout simplement à conjuguer le verbe "Aller" au présent de l’indicatif et au passé simple tout en précisant le groupe auquel il appartient. Alors voici les résultats obtenus concernant les 3 filières :

-         Lettres et sciences humaines :

À partir de 35 élèves, nous avons enregistré uniquement 3 qui ont bien su conjuguer le verbe "Aller" dans les deux temps demandés tout en identifiant son groupe.

-         Sciences économiques :

Sur une totalité de 30 élèves, nous avons recensé 12 qui ont conjugué sans fautes le verbe en question.

 

-         Sciences mathématiques :

Pour les élèves de cette filière, il faut le noter tout de suite, leur niveau remarquable sur le plan de l’expression et des connaissances acquises les a exclus des tests auxquels nous avons l’intention de les soumettre. À vrai dire, face à cette fluidité linguistique dont ils ont témoigné, ce sens de curiosité qu’ils n’ont pas hésité à manifester et cette humeur communicative pleine d’entrain, nous avons jugé nécessaire de considérer ces élèves comme un cas particulier du moment qu’ils sont déjà perçus par le corps enseignant comme l’élite de l’établissement.

 Ainsi, les résultats enregistrés chez cette filière traduisent bien cette première impression que nous avons eue avant de leur administrer le questionnaire et aussi les différents témoignages que nous avons eus de la part des différents professeurs :

À partir de 25 élèves, nous avons noté 22 qui n’ont trouvé aucune difficulté à conjuguer le verbe au présent et au passé simple en précisant son groupe.

 Nous sommes par ailleurs forcés de revenir aux élèves des deux premières filières, à savoir Littératures et sciences humaines et Sciences économiques pour vérifier leurs compétences langagières et leur aptitude à la communication. La première remarque que nous avons pu tirer de ce second test est celle de la timidité prononcée chez ces lycéens. En fait, ce manque d’aisance et d’assurance à aborder une discussion en langue française revient essentiellement aux problèmes de prononciation, le manque terrible au niveau du vocabulaire et l’incapacité d’utiliser les techniques de liaison susceptibles de donner unité et sens à la phrase proférée. C’est en demandant à chacun des élèves de donner son avis à propos de son camarade de classe que nous avons constaté un grand embarras d’expression. Les différentes réactions notées à cet égard se présentent comme suit :

 

-         Lettres et sciences humaines :

Partant du même nombre de notre population de référence estimée à 34 élèves, nous avons obtenu 2 réactions correctes, 12 élèves ont balbutié quelques termes sans pouvoir leur donner un sens correct et la quasi-moitié de cet échantillon d’élèves n’a même pas compris ce que nous leur avons demandé !

-         Sciences économiques :

Pour cette filière au nombre de 30 élèves, nous avons obtenu 5 bonnes réactions, 17 élèves ont essayé d’exprimer vainement des phrases incompréhensibles et le reste s’est abstenu de parler faute de moyens langagiers.

 

Afin d’élucider cette situation de la langue française qui laisse à désirer chez nos élèves, nous étions tenté de cerner les circonstances de l’apprentissage de cette langue au sein des établissements scolaires. De prime abord, l’enseignement du français dans le cycle primaire ne débute qu’à la deuxième année, ce qui veut dire que l’apprenant a déjà été initié à l’arabe classique dans la première année de son accès à l’école. Une langue à laquelle il se trouve confronté sans être préalablement préparé. Une situation délicate puisque l’arabe classique nouvellement appris entre en conflit avec sa langue maternelle (le dialecte) dans la mesure où elle ne traduit pas parfaitement les réalités de sa vie quotidienne. À peine commence-t-il à se familiariser avec les différentes représentations de cette langue (pendant 1ans) qui s’impose en tant que moyen indispensable pour son unité culturelle, que l’avènement du français vient s’ajouter à la complexité posée par l’opposition entre l’arabe classique et la langue dialectale (arabe, berbère…)

Correspondant uniquement à quelques heures d’enseignement souvent très insuffisantes, le français commence à nourrir l’élève de concepts, de réalités et de valeurs tout à fait allogènes aux siens. Des réalités extérieures et mal assimilées trouvent du mal à se matérialiser via une langue étrangère. L’élève se trouve alors à un âge quelque peu avancé (8ans), tiraillé entre deux langues, deux systèmes linguistiques et deux contextes culturels différents. Cette situation crée chez l’apprenant un véritable déséquilibre  sur le plan de l’acquisition. Dans ce cas, le phénomène d’interférence entre deux langues peut nous expliquer les erreurs des élèves qui confondent souvent, que ce soit dans l’écrit ou dans l’oral, deux formes proches. Soucieux de pouvoir produire une phrase correcte en langue française, l’apprenant puise souvent dans la langue arabe des structures phrastiques toutes faites pour en traduire littéralement les éléments en français. Ce qui dénote une confusion complète entre les règles syntaxiques et grammaticales qui régissent la langue arabe et celles qui régissent la langue française.

Par ailleurs, le volume horaire réservé à l’apprentissage de la langue française constitue à lui seul un immense handicap. Et ceci que ce soit dans le cycle primaire, collégial ou secondaire qualifiant. Cette tranche horaire ne peut en aucun cas permettre aux apprenants une bonne maîtrise de la langue. Considérons dans ce cas l’enveloppe horaire annuelle et hebdomadaire consacrée à la 6ème année et les activités pédagogiques qui lui sont relatives :

Volume horaire1

 

Niveau

Annuel

Hebdomadaire

Activités pédagogiques

 

6 aep

 

264h

 

7h45

communication et actes de langage, lecture,

Grammaire, conjugaison, orthographe, lexique,

Expression écrite.

 

À partir des données contenues dans le tableau ci-dessus, il ne faut pas comprendre que la tranche horaire de 7h45min soit entièrement réservée à l’apprentissage de la langue française, elle est malheureusement partagée par l’enseignement d’autres matières comme les mathématiques qui sont d’ailleurs enseignées en arabe. À noter aussi que la langue française est professée elle-même en arabe durant les trois premières années et rares sont les instituteurs qui enseignent en français pendant l’horaire programmé pour la deuxième langue. Ce phénomène ne se restreint pas uniquement au cycle primaire mais se perpétue d’année en année et de cycle en cycle pour condamner davantage l’apprenant à l’impuissance et à l’ignorance de la langue en question. La majorité des instituteurs et professeurs que nous avons abordés justifient une telle manière d’enseigner le français par le faible niveau des élèves. Ainsi, parmi les différents témoignages que nous avons enregistrés à ce propos, nous pouvons faire appel ici à deux qui nous semblent les plus significatifs :

- Monsieur Hsina, instituteur dans la province de Chefchaouen, plus précisément dans la région de Beni Ahmed nous apprend à propos de l’utilisation de l’arabe comme un moyen inévitable d’explication des cours en français:

 « Durant une séance de français, il est pratiquement impossible de créer une interaction entre vous et les élèves si vous ne recourez pas à l’arabe. Le cours ne peut pas passer sinon ! J’ai beau essayer d’expliquer les textes, les sujets de rédaction et quelques activités de langue sans faire référence à l’arabe, mais les yeux ronds des élèves me découragent à chaque fois ! »

- Mademoiselle El Kherraz, enseignante du second cycle au lycée Omar Ibn El Khattab dans la région de Tétouan nous informe :

« Personnellement, dans mes cours, j’essaie de ne pas recourir à l’arabe même si ce n’est pas évident avec des élèves qui ne comprennent presque rien en français. On va se demander pourquoi puisqu’ils sont déjà au lycée ; le problème réside dans leur faible niveau à cause du manque de lecture et de leurs professeurs précédents, qui, devant leur incompréhension, se voient obligés d’utiliser l’arabe pour expliquer le cours et faire passer le message! Or, cette solution n’aide en rien ces élèves car leur niveau demeure faible.»

Sans aucun doute, la précarité de la langue française trouve ses origines dans les premières années d’école. L’apprenant, en plus de ce tiraillement entre deux univers linguistiques dont nous avons parlé plus haut, est constamment familiarisé avec la présence fidèle de sa langue maternelle qui constitue pour lui la seule issue de compréhension. Donc toute attention à ce qui est proféré durant la séance par l’enseignant dans la langue étrangère se trouve en ce moment-là distraite, jusqu’à ce que ce dernier recourt à l’arabe pour traduire sa leçon. C’est alors que l’apprenant fait preuve de présence d’esprit. De séance en séance, d’année en année l’élève ne prête plus attention à la langue française au sein de la classe puisqu’il a longtemps été habitué à la traduction littérale du cours par le professeur. De cette manière, on perpétue un sérieux handicap chez l’apprenant qui ne saura jamais maîtriser comme il le faut une langue sur laquelle empiète continuellement une autre.

Ce qui aggrave encore cette situation, c’est que l’enfant se contente de ce qu’il apprend à l’école, ce qui est malheureusement loin d’être suffisant s’il n’est pas consolidé par des activités comme la pratique de la langue et surtout de la lecture.

Justement cette dernière activité qui se révèle chez nous comme un comportement culturel nonchalant et apathique, n’est-elle pas aussi responsable de cette agonie de la langue française au Maroc ?  Quelles sont alors les raisons directes de ce manque d’engouement pour la lecture en général dans notre pays ? Et quelles sont les mesures envisageables pour réhabiliter cette activité culturelle en faisant sortir le livre des oubliettes ?

- La lecture : une activité culturelle déficiente

      La première impression que nous avions au cours de notre enquête est que, la lecture est tout d’abord perçue par le public et surtout par les étudiants universitaires inscrits au département de langue et de littérature françaises et qui constituent notre population de référence, comme une "contrainte ". Ensuite elle est vécue comme une "nécessité ", et pour une certaine minorité bien distincte la lecture devient un véritable "plaisir ". Pour rendre beaucoup plus claire notre réflexion qui s’avère par la suite un fait, on a observé que les mots que cette population de référence associe le plus souvent à celui de "lecture " sont: "connaissance "; " étude "; " voyage "; " rêve "... Notons que presque personne n’établit un lien quelconque entre "lecture " et "ennui ". Mais en vérité, cette dernière observation ne peut être totalement admissible, dans la mesure où l’étudiant au cours de sa réponse laisse apparaître une crainte de se faire mal juger et son désir de se conformer à la norme sociale.

      De ce fait, la lecture qui est censée nous ouvrir une porte sur le monde réel et sur l’univers de l’imagination et nous permettre de développer notre niveau de langue, notre culture générale et collabore à notre instruction, revêt chez-nous une connotation plus ou moins étriquée pour ne pas dire négative. Cette indolence du public marocain vis-à-vis de la lecture en général, est ressentie encore plus par le libraire.

Ce faible maillon qui est supposé rapprocher davantage le lecteur du livre qu’est la librairie, se maintient uniquement à son rôle rudimentaire : celui de vendre le livre en tant que produit exclusivement commercial.

Ce qui ressort de notre enquête effectuée dans les plus grandes librairies de trois villes marocaines, Fès ; Rabat ; Kénitra, est que le libraire ne semble à aucun moment sollicité pour conseiller le lecteur ou lui suggérer tel ou tel ouvrage pour inciter ce dernier à le lire. D’ailleurs, la grande majorité des libraires dans notre pays, ne sont pas dotés de ces connaissances d’artisan susceptibles de les aider à gérer leur fonds de manière professionnelle tout en préservant leur spécificité de véritables libraires. Ils réduisent constamment ce noble métier pour devenir de simples marchands. Il est vrai que le livre est finalement une sorte de marchandise, mais pas au point pour que son contenu soit complètement méconnu de celui qui le vend!

Pour ne pas trop nous éloigner de notre propos, et pour qu’on soit encore plus explicite, nous sommes dans un pays où ceux qui savent lire n’ont pas le temps de le faire, enfin c’est ce qu’ils prétendent. Et ceux qui ont tout leur temps, ne savent pas lire et c’est la grande majorité! Dans ce sens, on ne peut parler de crise de lecture au Maroc, puisqu’une crise succède normalement à un quelconque développement qui a été interrompu. Et, à aucun moment de l’Histoire, on n’a entendu parler d’une certaine effervescence de la lecture dans notre pays.

Bref, le livre n’a jamais été ancré dans la tradition culturelle du citoyen marocain. Et si on ne remédie pas à ces sérieux accrocs qui empêchent cette activité de prendre sa véritable place dans la vie socioculturelle du public marocain, et parmi lesquels l’analphabétisme, à ce moment-là, on ne parlera pas uniquement de non-lecture mais d’un marasme culturel qui paralysera les fonctions motrices de toute une société présumée en voie de développement.

Il faut dire que les facteurs responsables de la crise du livre au Maroc sont multiples. Tout d’abord, la place importante qu’occupe la tradition orale au sein de notre société est d’une influence considérable sur l’activité de la lecture chez les citoyens. À vrai dire, le conte populaire, la "halqa", la psalmodie du Saint Coran sont autant de formes d’expression orale qui constituent une partie intégrante de note culture et de notre patrimoine. Ce qui fait que la prééminence de l’oralité sur l’écrit détourne tout élan du sujet vers la lecture.

Par ailleurs, si ce n’est pas la télévision et les différents moyens audio-visuels qui distraient les passionnés du livre, c’est la faiblesse du pouvoir d’achat qui les décourage. Fonctionnaires et étudiants trouvent souvent des difficultés à s’approprier des livres à cause de leur prix qui dépasse leurs moyens. Faible pouvoir d'achat en rapport avec une tarification trop élevée des livres, mais aussi manque de pédagogie d'apprentissage et la quasi-absence d'espaces visant la promotion de la lecture.

Malheureusement, les livres et les publications des Universités restent généralement conservés dans des rayons poussiéreux loin du circuit de distribution à quelques rares exceptions.

De ce fait, des mesures urgentes doivent être prises en considération et mises en œuvre par les ministères responsables pour garantir un nouvel et efficace, 

« apprentissage de la liberté de lecture, nous apprend Escarpit, […] est une responsabilité d’une pédagogie scolaire et universitaire renouvelée et inséparable de l’apprentissage des techniques d’expression »1

 

 

 



1-Ministère de l’Éducation Nationale, Le guide pédagogique pour l’enseignement primaire, Almâarif, 2009, p.105

1-R.ESCARPIT, L’écrit et la communication, PUF, 1989, p.88

 

 

 

 

 

 

 

 

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